Il y a plus de dix ans, mes collègues et moi avons passé en revue l’état des lieux des pesticides botaniques dérivés des arbres et d’autres espèces végétales en Afrique subsaharienne. Nous avons constaté que les obstacles réglementaires et le manque d’investissements freinaient le développement d’un secteur pourtant très prometteur.
Depuis longtemps, les agriculteurs du continent utilisent ces solutions d’origine végétale pour protéger les cultures en plein champ ainsi que les denrées stockées contre les ravageurs, car elles sont abordables, disponibles localement et efficaces. Pourtant, elles sont longtemps restées largement ignorées par les décideurs politiques, les investisseurs et les industriels.
Aujourd’hui, la situation évolue. Le marché africain des biopesticides, actuellement estimé à 195,98 millions de dollars américains, devrait atteindre 320,3 millions de dollars d’ici 2031. Cette croissance est portée par une demande croissante d’aliments exempts de pesticides et de produits conformes aux normes strictes relatives aux résidus de pesticides.
Malgré cet immense potentiel, de nombreuses espèces d’arbres dont les propriétés pesticides ont été démontrées restent sous-exploitées. Elles sont principalement valorisées pour leur bois d’œuvre, leur bois de chauffage ou les services environnementaux qu’elles rendent, plutôt que pour les composés naturels à effet pesticide qu’elles renferment.
Les arbres de neem contiennent des composés naturels qui contribuent à protéger les cultures contre un large éventail de ravageurs. Photo : Axel Fassio / Landscape Alliance.
Parmi les espèces d’arbres aux propriétés pesticides les plus connues, on trouve le neem (Azadirachta indica), l’arbre au serpent (Securidaca longepedunculata), le zanha à fruits veloutés (Zanha africana), le bois de fer (Bobgunnia madagascariensis) et le mukau (Melia volkensii). Parmi les arbustes ligneux largement utilisés, on trouve le haricot-poison (Tephrosia vogelii), la verveine sauvage (Lippia javanica) et la vernonie commune (Vernonia amygdalina). Parmi les espèces non ligneuses dotées de propriétés pesticides, on trouve le pyrèthre (Tanacetum cinerariifolium) et la Tagète des décombres (Tagetes minuta).
Bien avant que le terme « biopesticide » ne se généralise, les agriculteurs de toute l’Afrique utilisaient déjà nombre de ces espèces pour protéger leurs cultures et leurs denrées stockées.
Le neem constitue l’un des exemples les plus aboutis de transformation d’un arbre aux propriétés pesticides en un produit commercialisé à grande échelle. Les composés présents dans ses graines et ses feuilles perturbent l’alimentation, la croissance et la reproduction des insectes. Ils permettent ainsi de lutter efficacement contre un large éventail de ravageurs qui s’attaquent aux céréales, aux légumes et aux légumineuses. D’autres espèces d’arbres et d’arbustes ligneux ont également démontré leur efficacité contre divers ravageurs des cultures et des produits stockés. Ensemble, elles illustrent la richesse des ressources arborées et ligneuses disponibles pour une gestion durable des ravageurs.
Le pyrèthre offre un autre exemple remarquable. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une espèce arborée, il peut être intégré aux systèmes agroforestiers et cultivé aux côtés des arbres dans des paysages agricoles diversifiés. Les composés insecticides naturels présents dans ses fleurs lui ont valu une reconnaissance mondiale et soutiennent une industrie commerciale florissante depuis plus d’un siècle. Aujourd’hui encore, le pyrèthre demeure l’un des biopesticides d’origine végétale les plus performants d’Afrique.

Le succès de ces espèces met en lumière une opportunité souvent négligée. Alors que de nombreux pays cherchent à développer des bioéconomies fondées sur les arbres, les biopesticides à base d’arbres démontrent que les forêts, les arbres et les systèmes agroforestiers peuvent générer une valeur économique allant bien au-delà du bois d’œuvre, du bois de chauffage et des autres produits forestiers traditionnels, tout en contribuant à une gestion des ravageurs plus durable.
Cette contribution est d’autant plus importante que les ravageurs demeurent l’une des principales menaces pesant sur la production agricole en Afrique. Ils réduisent les rendements dans les champs et détruisent les céréales et les légumineuses entreposées. Cette situation compromet la sécurité alimentaire, les revenus des agriculteurs ainsi que les efforts visant à accroître la productivité agricole. Parmi les principaux ravageurs des cultures figurent les pucerons, les araignées rouges et la fausse-teigne des crucifères, qui peuvent entraîner d’importantes pertes de rendement et augmenter les coûts de production en raison des dégâts qu’ils provoquent et de la nécessité de répéter les traitements phytosanitaires. À cela s’ajoutent les ravageurs des denrées stockées, notamment le grand capucin des grains, le petit capucin des grains, les charançons, les bruches et les ténébrions de la farine, qui continuent de menacer les réserves alimentaires des ménages et les revenus des producteurs.
Depuis longtemps, les agriculteurs répondent à ces défis en utilisant des solutions de lutte contre les ravageurs issues des arbres et d’autres espèces végétales. On estime que plus de 70 % des petits exploitants et des agriculteurs familiaux ont recours à ces pratiques, car elles sont abordables, disponibles localement et généralement plus sûres que les pesticides de synthèse.


Malgré cette longue tradition d’utilisation et une demande croissante du marché, les biopesticides à base d’arbres et d’autres végétaux restent largement sous-exploités. Leur mise sur le marché exige des preuves scientifiques rigoureuses concernant leur efficacité, leur innocuité, leur toxicité, leur persistance et leur durée de conservation. La production de ces données est coûteuse et les procédures d’homologation sont souvent complexes, ce qui constitue un obstacle important pour les petites entreprises et les innovateurs de ce secteur.
D’autres défis subsistent, notamment parce que les propriétés pesticides des plantes peuvent varier en fonction du climat, des conditions du sol et des périodes de récolte. Cette variabilité complique la standardisation des produits, le contrôle de leur qualité, leur production à grande échelle ainsi que leur commercialisation.
Des progrès ont néanmoins été accomplis. Dans plusieurs pays africains, les cadres réglementaires sont passés de systèmes restrictifs à des approches plus favorables et davantage harmonisées. Parallèlement, les conditions du marché deviennent de plus en plus propices au développement des pesticides botaniques.
Les exportateurs sont désormais de plus en plus tenus de respecter des limites strictes concernant les résidus de pesticides, en particulier pour les produits destinés aux marchés européens tels que le café, le cacao et les produits frais. Dans le même temps, la demande mondiale — y compris en Afrique — pour des aliments issus de l’agriculture biologique ne cesse de croître.
Pris ensemble, ces facteurs montrent que les conditions sont aujourd’hui bien plus favorables à une adoption à grande échelle des biopesticides qu’elles ne l’étaient il y a dix ans. Pourtant, comme l’ont souligné plusieurs chercheurs, leur commercialisation continue d’accuser un retard par rapport au nombre croissant d’études démontrant l’efficacité des pesticides botaniques.
Le maïs, l’une des principales cultures vivrières d’Afrique, figure parmi les cultures les plus touchées par les ravageurs, aussi bien au champ que durant le stockage. Photo : Sarah Ooko / Landscape Alliance
L’Afrique abrite une remarquable diversité d’arbres et d’espèces végétales dont les propriétés pesticides ont été scientifiquement démontrées. Mieux valoriser ces ressources locales pourrait contribuer à réduire les pertes agricoles, à accroître les revenus des petits exploitants, à créer des emplois verts et à promouvoir une intensification durable de l’agriculture.
Pour exploiter pleinement le potentiel de ce secteur, il sera nécessaire de poursuivre les investissements dans la recherche et le développement de produits, de renforcer les chaînes de valeur reliant les producteurs aux marchés, d’investir dans les capacités de transformation et de fabrication, et de mettre en place des politiques favorisant l’innovation tout en garantissant des normes élevées de qualité et de sécurité.
Le continent dispose déjà de nombreux atouts pour devenir un leader mondial des biopesticides d’origine végétale : une biodiversité exceptionnelle, un vaste patrimoine de savoirs traditionnels, une expertise scientifique en pleine expansion et des marchés de plus en plus demandeurs de produits agricoles durables. Avec les investissements, les partenariats et les politiques publiques appropriés, l’Afrique peut passer du statut de simple utilisatrice de préparations botaniques artisanales à celui de productrice et d’innovatrice dans le domaine des solutions de lutte biologique contre les ravageurs.








