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« Ceci n’enrichit personne : il s’agit essentiellement d’un processus de redistribution de la richesse ».

« Veux-tu venir voir les ignames ? » me demande Reckson Kajiaki, un chef communautaire du plateau de Managalas en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Ma première réaction est plutôt ambivalente. C’est mon dernier jour sur le terrain avec l’équipe PNG du Centre de recherche forestière internationale et du Centre International de Recherche en Agroforesterie (CIFOR-ICRAF), laquelle travaille avec des communautés locales pour mettre en place un plan de gestion pour la zone de conservation de Managalas (Managalas Conservation Area ou MCA) qui recouvre 214 696 hectares.

Nous avons observé tellement de choses extraordinaires, des papillons géants, des calaos papous, un spectacle de théâtre , que cette proposition d’aller voir une simple exposition de tubercules me semble sans grand intérêt. Mais je le suis quand même sur le chemin herbeux qui part du village de Joivi où nous logeons pour aller vers un autre village qui se trouve à environ 20 minutes de marche de la grande route.

Dès que nous arrivons, je constate que je me trompais. Pour moi, les ignames sont des tubercules d’Amérique du Sud [Oxalis tuberosa], de couleur jaune ou rose, qui ressemblent à des doigts dodus et qu’on voit parfois au supermarché à côté de chez moi. Mais ce que j’observe ici est extrêmement différent – et cela vaut le détour.

Ignames récoltées et mises de côté pour la cérémonie. Photo : Monica Evans / CIFOR-ICRAF.

Dans une clairière, des tiges de bambou sont plantées en cercle à un mètre d’intervalle et leurs extrémités supérieures sont liées ensemble. Cela représente deux étages, six à huit mètres de haut ! Les ignames se trouvent à l’intérieur du cercle, solidement attachées par des lianes de pandanus. Ce sont des tubercules géants, mesurant environ un à deux mètres, brun beige, avec des verrues. Cette collection de renflements musclés s’apparente à une masse d’anguilles rampant vers le ciel.

Un homme est suspendu aux tiges à mi-hauteur de cet édifice de bambou afin de continuer à remplir l’intérieur d’ignames. D’imposants régimes de bananes, des tas de noix de coco, de noix d’arec et de taro sont attachés tout autour de la base. Non loin, dans une hutte un peu sombre, au toit assez bas, appelée « maison de l’igname », s’entassent des ignames blanches et violettes, encore plus tordues. C’est une vision d’abondance, qui comporte aussi une fonction socio-économique très importante.

Tandis que nous regardons la scène, des personnes venant d’autres villages arrivent à pied par les chemins. Certaines portent un short et un T-shirt, tandis que d’autres arborent des colliers traditionnels et des coiffes faites de graines colorées, de plumes iridescentes et de casques de calao (le casque étant la protubérance osseuse située sur le bec de cet oiseau). À l’arrière de la coiffe d’un homme, un oiseau de paradis au complet rebondit à côté de guirlandes de Noël rouges et argentées. 

Beaucoup de visiteurs portent leurs ignames géantes, qu’ils ont ligotées entre des piquets de bois, ornées de sculptures et de peintures et décorées de perles et de plumes. Chacun, en fonction de ses propres obligations familiales, contribue à cet événement : une cérémonie du prix de la mariée, lors de laquelle la famille du mari offre une « dot » à celle de la mariée, qui redistribuera ensuite selon ses obligations particulières ces cadeaux à la quantité définie et comportant de l’argent, du bétail (surtout des porcs), des produits agricoles, des objets pour la maison, etc.

« Beaucoup de personnes repartiront de la fête avec un sac à dos plein d’ignames pour les distribuer aux anciens de leur famille qui ne pouvaient se déplacer, ou pour payer leurs propres dettes grâce aux tubercules qu’ils viennent de recevoir », précise Will Unsworth, scientifique au CIFOR-ICRAF et responsable du programme en Papouasie-Nouvelle-Guinée. « Ceci n’enrichit personne : il s’agit essentiellement d’un processus de redistribution de la richesse ».

« Par ailleurs, les événements comme celui-ci réunissent les familles au sens large (et des curieux) venant de tout le plateau, ce qui crée et renforce la cohésion sociale permettant aux communautés de vivre en paix », ajoute Unsworth. « Lors de ces rassemblements festifs, certaines personnes rencontrent leur futur époux ou épouse, des accords pour le partage de la terre et des contrats d’entreprise s’amorcent et des différends de longue date se règlent. » 

Cette pratique s’observe sur tout le territoire de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, mais le type de cadeaux – et les quantités demandées – varient considérablement, ainsi que le moment choisi : dans ce cas, le mari et la femme étaient mariés depuis 17 ans, et la famille du marié avait enfin pu accumuler les ressources nécessaires pour payer. Ici, comme dans de nombreuses autres régions du pays, les ignames jouent un grand rôle. C’était la principale monnaie d’échange dans bon nombre de clans autrefois.

« Cela fait fonction de crédit », explique R. Kajiaki. « Si vous essayez d’organiser une fête ou de payer le prix de la mariée, il faut que je vienne vous aider. Et en retour, vous viendrez m’aider quand ce sera mon tour de payer le prix de la mariée. Si quelqu’un essayait d’assumer tout seul le prix de la dot, il ne pourrait pas planter ni récolter la quantité d’ignames nécessaires, car le volume est considérable. Alors la tâche est répartie entre les membres de la famille. »

> Comment les habitants de Managalas réussissent-ils à cultiver des ignames aussi impressionnantes, et pourquoi ? Découvrez-le dans la deuxième partie 2 de notre article.


Pour plus d’informations sur ce projet, veuillez contacter William Unsworth (CIFOR-ICRAF): [email protected]