Dans les forêts luxuriantes et riches en biodiversité du sud-est du Cameroun, la conservation n’est pas seulement un défi technique : c’est aussi une négociation culturelle, écologique et historique. Au cœur de cette dynamique se trouvent les savoirs locaux, transmis de génération en génération par des populations dont la vie est étroitement liée à la terre et aux animaux qu’elle abrite.
Le Programme de gestion durable de la faune sauvage (SWM) au Cameroun travaille directement avec ces communautés à travers une approche fondée sur les droits communautaires, qui associe connaissances scientifiques, savoirs traditionnels et droits des communautés afin de renforcer la gestion des ressources naturelles. Au centre de cette démarche se trouve Robert Okale, coordonnateur de terrain du projet et para-écologue de longue date.
« Il est très important de travailler avec les communautés locales, car elles sont à la fois les principales bénéficiaires et les premières victimes des défis environnementaux », explique Robert Okale. « En tant que chercheurs et experts techniques, nous apportons des connaissances scientifiques, mais les communautés riveraines détiennent des savoirs pratiques et traditionnels. C’est pourquoi il est essentiel de les associer à notre travail. »
Surnommé affectueusement « Petit Robert » par ses collègues et les membres des communautés — un surnom qui contraste avec son importance au sein du projet — Okale met à profit plusieurs décennies d’expérience de terrain. Sa connaissance approfondie de la flore et de la faune de la région n’a d’égale que les relations de confiance qu’il a bâties avec les communautés bantoues et baka à travers le paysage forestier.
Photo: Mokhamad Edliadi / CIFOR-ICRAF
Une décennie d’engagement
Le parcours de Robert au sein de l’équipe de recherche au Cameroun a commencé en 2017 dans le cadre d’un projet financé par Darwin Initiative, axé sur les communautés baka dans la région de Mintom, au sud du Cameroun. Auparavant, il avait collaboré avec des scientifiques nationaux et internationaux, notamment de l’Université de San Francisco et de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Aujourd’hui, au sein du Programme SWM, il joue un rôle de passerelle entre les équipes de recherche et les communautés rurales. Sa connaissance du terrain, son sens de l’observation et la confiance dont il bénéficie dans les villages contribuent à ancrer les actions de conservation dans les réalités locales.
« Robert ne sait pas seulement où se trouvent les animaux », témoigne un membre de l’équipe. « Il comprend aussi la manière dont les populations perçoivent ces animaux, ce qu’ils représentent pour les communautés et comment fonctionne l’écosystème forestier dans son ensemble. Cette connaissance est irremplaçable. »
Mais le rôle de Robert n’est pas un cas isolé. Dans le cadre du Programme SWM au Cameroun , des centaines de chasseurs et d’autres membres des 20 communautés autochtones baka et des communautés agricoles bantoues impliquées dans le projet participent également comme co-chercheurs et co-gestionnaires. Leur connaissance du comportement des espèces, des cycles saisonniers de chasse, des pratiques traditionnelles d’utilisation des terres et des normes éthiques encadrant l’exploitation de la faune contribue à orienter les réponses du projet face à des défis émergents tels que le déclin de certaines espèces, les changements d’utilisation des terres ou l’augmentation des interactions entre humains et animaux sauvages.
Par exemple, lors de la délimitation des zones de chasse communautaires ou de la réflexion sur des alternatives aux pratiques non durables, les équipes du projet ne s’appuient pas uniquement sur des modèles écologiques ou des données démographiques. Avec le consentement des anciens, elles consultent également les membres des communautés sur les déplacements des animaux, la signification culturelle et spirituelle de certaines espèces ainsi que sur l’évolution de l’accès aux terres au fil du temps.

« Ce qui me marque le plus dans mon travail avec le Programme SWM, c’est la méthode de travail », souligne Okale. « L’approche que nous mettons en œuvre est véritablement innovante. Jusqu’à présent, je la connaissais surtout de manière théorique, et faire partie des premières personnes à la mettre en pratique est à la fois passionnant et gratifiant. »
Cette approche collaborative ne permet pas seulement de produire de meilleures données. Elle favorise également l’appropriation locale, la confiance mutuelle et des résultats de conservation plus durables.
« On ne peut pas gérer ce que l’on ne comprend pas », a déclaré un participant baka lors d’une récente séance de planification. « Et pour comprendre cette forêt, il faut l’avoir vécue. »
Cette importance accordée à la co-construction des connaissances — où science et expérience locale se rencontrent sur un pied d’égalité — constitue non seulement un principe fondamental, mais aussi une stratégie pratique. Les projets qui ignorent ou marginalisent les connaissances écologiques locales peinent souvent à obtenir l’adhésion des communautés. Ils peuvent reposer sur des hypothèses erronées et passer à côté de changements subtils, mais essentiels, que les populations vivant depuis longtemps dans ces territoires sont les premières à remarquer.

Des recherches récentes publiées dans African Journal of Ecology vont dans le même sens : établir des passerelles entre les systèmes de connaissances scientifiques et locaux est essentiel pour une conservation à la fois efficace et équitable.
Les savoirs écologiques locaux apportent des informations précieuses sur les références écologiques, les valeurs culturelles et les capacités d’adaptation que la science formelle seule ne peut saisir. Les outils scientifiques, quant à eux, peuvent renforcer les initiatives locales en apportant de nouvelles perspectives, une rigueur analytique et des liens avec les cadres politiques.
L’expérience du Programme SWM au Cameroun montre comment la combinaison des savoirs locaux et des outils scientifiques peut contribuer à une conservation plus efficace.
Dans un village, des femmes ont fourni des informations détaillées sur les changements observés dans la disponibilité de la viande de brousse en lien avec les activités d’exploitation forestière. Dans un autre, des groupes de jeunes ont partagé leurs connaissances sur la santé de la faune sauvage et les pratiques de manipulation des carcasses, des informations qui ont alimenté les évaluations des risques zoonotiques. Ces contributions ne proviennent ni de diplômes universitaires ni de laboratoires, mais de l’observation, de la mémoire collective et de l’expérience quotidienne.
« Pour nous, le maître mot est la mise en œuvre », explique Okale. « Nous privilégions l’action tout en respectant les activités et les préoccupations des communautés. En résumé, nous voulons nous assurer que toutes les initiatives viennent d’elles. »


Un savoir en constante évolution
Il est important de souligner que ces connaissances ne sont pas figées. Elles évoluent, s’adaptent et intègrent de nouvelles expériences, notamment celles introduites par le Programme SWM. Plutôt que de romantiser ou de figer les savoirs traditionnels, le projet les considère comme un patrimoine vivant : un ensemble de connaissances qui mérite d’être respecté, mais aussi enrichi, testé et développé à travers le dialogue.
« L’évolution des savoirs traditionnels est particulièrement intéressante », explique Okale. « Par exemple, elle peut nous amener à réfléchir à la manière de combiner les pratiques de chasse traditionnelles et les approches modernes. Cette complémentarité pourrait contribuer à une gestion plus équilibrée et durable de l’écosystème forestier. »
C’est cet esprit de respect mutuel et de collaboration qui rend le travail de personnes comme Robert si précieux. Il est à la fois praticien, interprète, médiateur et gardien d’un savoir irremplaçable. Sa présence rappelle que la conservation ne consiste pas à apporter des solutions toutes faites depuis l’extérieur. Elle consiste à travailler avec les populations pour construire ensemble des réponses adaptées à la complexité des territoires qu’elles cherchent à préserver.
Alors que les pressions sur les forêts africaines s’intensifient et que les crises mondiales liées à la biodiversité et à la santé se multiplient, les connaissances écologiques locales ne peuvent plus être considérées comme secondaires. Des initiatives comme le Programme SWM au Cameroun démontrent que lorsque la conservation écoute les populations qui vivent avec la forêt, elle voit plus loin et agit plus efficacement.








