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Au-delà de la pêche et du tourisme: la valeur cachée de l’océan Indien

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Des experts appellent à une approche plus large de la gouvernance des océans, qui reconnaisse les bénéfices écologiques, sociaux et culturels dont dépendent les communautés côtières.
Turquoise waters and sandy coastline along the Western Indian Ocean supporting the livelihoods of coastal communities.
Au-delà de sa beauté, l’océan Indien soutient les moyens de subsistance de millions de communautés côtières. Photo : Kelvin Muchiri / CIFOR-ICRAF.

Les eaux bleu scintillant et les plages de sable immaculé de l’océan Indien sont un spectacle familier pour les visiteurs qui arrivent dans les villes côtières le long du littoral africain. Pourtant, au-delà de cette beauté se trouve un océan qui soutient les moyens de subsistance de millions de personnes vivant sur ses côtes.

Selon le Fonds Mondial pour la Nature (WWF), le produit marin brut annuel de la région de l’océan Indien occidental — l’équivalent océanique du produit intérieur brut d’un pays — est estimé à au moins 20,8 milliards de dollars américains, ce qui en fait l’une des plus grandes économies basées sur l’océan au monde.

La région comprend des pays côtiers et des États insulaires tels que les Comores, le Kenya, Madagascar, Maurice, le Mozambique, les Seychelles, la Somalie, l’Afrique du Sud et la Tanzanie.

Tourism activities along the Indian Ocean coastline where marine ecosystems support local economies and livelihoods.
Le tourisme le long de l’océan Indien contribue de manière significative aux économies nationales, mais ses bénéfices écologiques et sociaux plus larges sont souvent sous-estimés. Photo: Grapefox / Pixabay.

Dans ces pays, l’océan Indien est souvent reconnu principalement pour ses bénéfices économiques directs, notamment les revenus générés par le tourisme et la pêche.

Mais les experts avertissent que se concentrer uniquement sur les retombées économiques occulte de nombreux autres bénéfices essentiels de l’océan.

« L’océan est bien plus qu’une source de poisson ou de revenus touristiques. Il joue également un rôle déterminant dans la régulation du climat, la protection des côtes, le maintien de la biodiversité et la préservation de l’identité culturelle », explique James Kairo, scientifique en chef à l’Institut de recherche marine et halieutique du Kenya (KMFRI).

Kairo s’exprimait lors d’une session spéciale du 13ᵉ symposium de la Western Indian Ocean Marine Science Association (WIOMSA), coorganisé par leCentre de Recherche Forestière Internationale et le Centre International de Recherche en Agroforesterie (CIFOR-ICRAF) à travers le projet du Centre Régional d’Excellence pour la Biodiversité, les Forêts et la Gestion des Ecosystèmes en Afrique de l’Est et Australe (RCOE-ESA), financé par l’Union européenne. Cette session a exploré comment la gouvernance des océans peut mieux intégrer les bénéfices écologiques, sociaux, culturels et climatiques qu’ils offrent.

Mangrove forest along the Indian Ocean coastline providing coastal protection, carbon storage and nursery habitat for fish.
Les racines de mangrove le long du littoral de l’océan Indien stabilisent les côtes et créent des espaces de reproduction et de croissance pour les poissons et d’autres espèces marines. Photo: Kelvin Muchiri / CIFOR-ICRAF.
Les écosystèmes de mangrove dans l’océan Indien occidental stockent de grandes quantités de carbone et contribuent à protéger les communautés côtières contre les inondations et l’érosion. Photo: Kelvin Muchiri / CIFOR-ICRAF.

« Lorsque l’on parle de l’océan, il ne faut pas se limiter à l’eau, mais considérer l’ensemble de l’écosystème qui soutient les bénéfices dont les populations tirent parti », souligne Ivy Amugune, chargée de recherche et responsable du volet écosystèmes marins au sein du projet CIFOR-ICRAF.

Les mangroves et les herbiers marins, par exemple, servent de zones de reproduction pour les poissons, stockent d’importantes quantités de carbone contribuant à atténuer le changement climatique et protègent les côtes contre les vagues et les inondations.

« Ces écosystèmes offrent d’immenses bénéfices écologiques qui restent souvent invisibles. Lorsqu’ils sont préservés, ils soutiennent la pêche et le tourisme dont dépendent les communautés pour leurs revenus, leur sécurité alimentaire et l’amélioration de leurs moyens de subsistance », précise Amugune.

Les recherches montrent de plus en plus que la valeur de l’océan dépasse largement ce qui peut être mesuré en termes économiques.

Une étude de WWF portant sur l’océan Indien occidental souligne que de nombreux bénéfices restent largement invisibles dans les évaluations classiques, notamment la régulation du climat, la production d’oxygène, le stockage du carbone, ainsi que les dimensions culturelles et spirituelles que les communautés côtières tirent de la mer.

Comme ces services écosystémiques sont rarement quantifiés, la véritable valeur de l’océan est souvent sous-estimée dans les décisions politiques et d’investissements. Pourtant, ces bénéfices invisibles soutiennent le bien-être humain et les moyens de subsistance.

C’est pourquoi la protection des écosystèmes tels que les mangroves, les récifs coralliens et les herbiers marins est essentielle.

Elijah Chivatsi, pêcheur sur la côte kényane, a été témoin des conséquences de la négligence de ces bénéfices interconnectés.

Enfant, il se souvient que son grand-père lui enseignait que l’océan et ses écosystèmes étaient sacrés et méritaient respect.

« Les gens respectaient l’océan en raison de la valeur culturelle et spirituelle qu’il représentait. Ils croyaient qu’il les reliait à Dieu, et certains lieux le long de la côte étaient considérés comme des sites de culte », raconte-t-il.

Fishermen working along the Indian Ocean coast where healthy marine ecosystems support food security and livelihoods.
Des écosystèmes océaniques en bonne santé soutiennent des pêcheries dont des millions de personnes dépendent pour leur sécurité alimentaire et leurs moyens de subsistance. Photo: Kelvin Muchiri / CIFOR-ICRAF.

Community members restoring mangroves along the Indian Ocean coast to protect ecosystems and sustain livelihoods.
La restauration des mangroves menée par les communautés associe les savoirs traditionnels et les approches modernes de conservation afin de préserver les écosystèmes côtiers. Photo: Kelvin Muchiri / CIFOR-ICRAF.

Selon lui, ces croyances façonnaient les interactions des communautés avec l’environnement marin. Couper les mangroves sans raison, par exemple, était considéré comme un tabou.

« Nos ancêtres pensaient que si vous détruisiez les mangroves sans précaution, l’océan reprendrait ses droits et l’eau envahirait les terres », explique-t-il.

Certaines zones étaient également interdites à la pêche car considérées comme sacrées.

Ces croyances faisaient partie des systèmes de gestion et de conservation des ressources marines développés par les communautés locales, comme l’ont montré des études menées au Kenya, en Tanzanie et à Madagascar.

Cependant, Chivatsi constate que ces traditions disparaissent progressivement.

« Ce savoir disparaît. Les jeunes générations ne s’y intéressent plus comme avant. Les mangroves ont été surexploitées et la pêche est devenue excessive. Les populations de poissons ont diminué », déplore-t-il.

Les experts estiment que la reconnaissance et l’intégration des savoirs traditionnels sont essentielles pour une gouvernance efficace des océans.

L’UNESCO souligne l’importance de combiner les approches scientifiques avec les connaissances locales et autochtones pour une gestion durable des ressources marines.

Pour les praticiens travaillant avec les communautés côtières, cela signifie veiller à ce que les voix locales soient au cœur des efforts de conservation.

« Les communautés vivent avec ces écosystèmes depuis des générations et possèdent un savoir précieux. L’essentiel est de travailler avec elles et de s’appuyer sur les pratiques qui ont fait leurs preuves », souligne Lorna Nyagah, spécialiste en recherche et développement à CIFOR-ICRAF.

Elle ajoute que pour que les communautés valorisent et protègent ces écosystèmes, elles doivent également en tirer des bénéfices concrets.

Floating restaurant in the Indian Ocean demonstrating sustainable ocean enterprises that support coastal economies.
Un restaurant flottant dans l’océan Indien illustre comment des entreprises océaniques durables peuvent générer des revenus pour les communautés côtières. Photo: Kelvin Muchiri / CIFOR-ICRAF.

En effet, des études sur le partage des bénéfices de la conservation démontrent que lorsque les communautés locales tirent des avantages concrets des initiatives de conservation, elles sont davantage enclines à soutenir et à participer à la protection des ressources naturelles.

« Ainsi, lorsque nous demandons aux communautés de protéger les mangroves ou de restaurer les écosystèmes, nous devons veiller à ce que les bénéfices financiers issus d’initiatives comme les marchés du carbone bleu ou le tourisme leur profitent également », explique Amugune. « Le débat ne porte pas seulement sur les financements disponibles, mais aussi sur la manière dont ces bénéfices sont équitablement partagés. »

Alors que les pays de l’océan Indien occidental recherchent des voies de développement durable, les experts estiment que la protection de l’océan passe par la reconnaissance de sa valeur globale.

En combinant la science et les savoirs traditionnels, et en garantissant un partage équitable des bénéfices, la région peut préserver cet océan dont dépendent des millions de personnes.


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