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Compter ce qui compte : comment la biodiversité est mesurée et protégée dans les forêts de Mintom au Cameroun

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Des scientifiques et des communautés locales utilisent des pièges photographiques, l’ADN environnemental (ADNe) et les savoirs écologiques traditionnels pour évaluer la biodiversité dans le sud du Cameroun, ouvrant la voie à de futurs financements en faveur de la conservation.
Field agents gathered in a tropical forest in southern Cameroon during a WildMon training session on camera trap installation and biodiversity monitoring.
Des agents de terrain participent à une formation pratique sur l’installation de pièges photographiques et le suivi de la biodiversité lors d’un atelier WildMon organisé dans le paysage de Mintom, au Cameroun. Photo : WildMon.

Le paysage de Mintom, dans le sud du Cameroun, constitue l’un des principaux bastions de la biodiversité en Afrique centrale. Cette vaste forêt tropicale abrite une remarquable diversité d’espèces, allant des éléphants de forêt et des grands singes aux pangolins, céphalophes bleus, grenouilles et à une multitude d’autres espèces. Pourtant, cette richesse écologique est de plus en plus menacée par les activités humaines. La chasse non réglementée, la fragmentation des habitats, l’expansion agricole, l’exploitation minière illégale et le développement des infrastructures accélèrent le déclin des populations d’animaux sauvages et la dégradation des écosystèmes.

En réponse à ces menaces, le Programme de gestion durable de la faune sauvage (Sustainable Wildlife Management – SWM) met en œuvre une vaste évaluation de la biodiversité dans le paysage de Mintom. Cette initiative ne vise pas seulement à documenter le déclin de la biodiversité ; elle entend produire des données solides et spécifiques au site afin d’éclairer les priorités de conservation, d’orienter les pratiques de gestion durable et de poser les fondements de nouveaux mécanismes de financement de la biodiversité.

Poser les bases du financement de la biodiversité

L’équipe du Programme SWM a adopté un cadre d’évaluation en trois étapes qui combine recherche écologique, savoirs communautaires et analyses spatiales. La première étape consiste à définir le cadre de l’évaluation. Il s’agit de préciser les éléments qui seront suivis, l’échelle et l’étendue des mesures, ainsi que la manière dont les résultats pourront être utilisés dans des systèmes de crédits de conservation. Cette phase permet également de fixer un calendrier, de définir des objectifs propres au site et de déterminer la valeur potentielle attribuée à différentes zones ou espèces. Par exemple, des systèmes de crédits hiérarchisés en fonction de l’importance écologique peuvent servir à établir cette valeur.

L’objectif global de cette démarche dépasse la seule élaboration de stratégies de conservation pour Mintom. Il s’agit également de développer les bases méthodologiques nécessaires à la mise en place de crédits biodiversité, un mécanisme permettant de vérifier, d’évaluer et, potentiellement, de financer les résultats obtenus en matière de conservation. Alors que l’intérêt mondial pour les marchés de la biodiversité continue de croître, la demande pour des indicateurs scientifiques fiables ne fera que s’intensifier. L’approche développée à Mintom propose un modèle à la fois rigoureux sur le plan écologique, pertinent au niveau local et adaptable à différents contextes écologiques et culturels.

Les mécanismes de financement fondés sur la nature, notamment les crédits carbones et les crédits biodiversité, sont généralement structurés à l’hectare. Selon les objectifs écologiques poursuivis et la nature des menaces, les crédits peuvent récompenser soit les pertes évitées, soit les résultats mesurables en matière de restauration. Certains systèmes s’appliquent à tous les types d’écosystèmes, tandis que d’autres ciblent des biomes spécifiques, comme les forêts tropicales ou les zones humides d’eau douce.

Une fois cette première phase achevée, l’évaluation entre dans sa deuxième étape : la quantification. À ce stade, les observations de terrain sont transformées en données exploitables. À Mintom, cela repose sur une combinaison de relevés issus de pièges photographiques, d’analyses d’ADN environnemental (ADNe), de suivi acoustique, d’inventaires d’espèces réalisés le long de transects, ainsi que de méthodes participatives s’appuyant sur les connaissances écologiques des communautés locales (tableau 1).

L’équipe du Programme SWM établit ensuite un indice composite de l’état de la biodiversité en agrégeant plusieurs indicateurs, notamment la richesse spécifique, les tendances des populations, la qualité des habitats et le niveau des menaces. La plupart de ces indicateurs sont normalisés selon une échelle dite de « distance par rapport à l’objectif », où la valeur 1 correspond à un écosystème intact ou quasi intact. Les objectifs sont généralement définis à partir de références historiques, de sites voisins encore préservés ou de l’expertise scientifique, ce qui permet des comparaisons transparentes dans le temps et dans l’espace.

A western yellow-backed duiker stands close to a camera trap in a tropical forest in Cameroon’s Mintom landscape, looking directly toward the lens.
Un céphalophe à dos jaune (Cephalophus silvicultor) inspecte un piège photographique dans le paysage de Mintom, au Cameroun. Entre juillet et décembre 2024, les pièges photographiques ont enregistré cette espèce à 822 reprises sur 55 sites de suivi. Photo : WildMon.
A chimpanzee looks directly into a camera trap while two other chimpanzees move through dense tropical forest in Cameroon’s Mintom landscape.
Des chimpanzés (Pan troglodytes troglodytes) photographiés par un piège photographique dans le paysage de Mintom, au Cameroun. Photo : WildMon.
A male mandrill with distinctive blue and red facial markings stands close to a camera trap in a tropical forest in Cameroon, with another mandrill visible in the background.
Un mandrill mâle (Mandrillus sphinx) capturé par un piège photographique dans le paysage de Mintom, au Cameroun. Photo : WildMon.

La troisième et dernière étape du cadre d’évaluation de la biodiversité est consacrée à la détection des changements et à l’évaluation des performances. Lorsque la biodiversité s’améliore par rapport à un niveau de référence défini, des crédits de restauration peuvent être attribués. À l’inverse, lorsque la stabilité d’un écosystème est maintenue malgré des pressions croissantes, des crédits de conservation peuvent récompenser les pertes évitées. Ces évaluations reposent sur une analyse contrefactuelle, c’est-à-dire qu’elles estiment ce qui se serait produit en l’absence d’intervention. Les résultats peuvent ensuite être ajustés en fonction des performances observées. Par exemple, la valeur des crédits peut être réduite dans les zones où la dégradation persiste, ou au contraire augmentée dans les régions qui démontrent une forte résilience écologique malgré un niveau élevé de menaces. Dans certains cas, les crédits de conservation de la biodiversité sont attribués selon un modèle de type « conforme / non conforme », en fonction de la capacité d’un site à atteindre un seuil écologique prédéfini.

Tableau 1. Domaines prioritaires et applications des cadres de crédits biodiversité dans la région de Mintom, au Cameroun. Ce tableau présente les principaux domaines d’intervention, allant des espèces menacées et victimes du trafic aux espèces d’importance culturelle, en passant par les indicateurs de la santé des écosystèmes. Il montre également comment chacun de ces domaines peut contribuer à la conception, au suivi et à la validation des crédits biodiversité. Les approches proposées comprennent l’intégration du statut de conservation des espèces, des résultats de la lutte contre le trafic d’espèces sauvages, des connaissances écologiques traditionnelles (CET), ainsi que de l’ADN environnemental (ADNe) et du suivi acoustique, afin de garantir des systèmes de crédits biodiversité solides et ancrés dans les réalités locales.

Mise en pratique du cadre

Cette approche structurée est déjà appliquée dans le paysage de Mintom autour de quatre grands axes thématiques : la conservation des espèces menacées, le renforcement de l’application de la loi contre le trafic d’espèces sauvages, l’intégration des connaissances écologiques traditionnelles (CET) et le maintien des fonctions écologiques essentielles (tableau 1).

Pour les espèces menacées telles que les grands singes, les éléphants, les pangolins et les grands félins, l’équipe définit les priorités de conservation en fonction du statut des espèces et du risque de braconnage. Les données relatives aux populations et aux menaces sont intégrées dans des modèles de crédits biodiversité qui mettent l’accent sur les zones les plus exposées.

A young African forest elephant stands among several members of its herd in a dense tropical forest in Cameroon’s Mintom landscape, captured by a camera trap.
Screenshot of a biodiversity monitoring dashboard showing African forest elephant (Loxodonta cyclotis) detections in Cameroon’s Mintom landscape. The interface displays 414 camera-trap detections across six monitoring sites, a timeline of detections over time and a satellite map indicating where elephants were recorded.
Des éléphants de forêt d’Afrique (Loxodonta cyclotis). Les pièges photographiques installés dans le paysage de Mintom, au Cameroun, ont détecté cette espèce en danger critique d’extinction à 414 reprises entre juillet et décembre 2024. Photo : WildMon.

Pour les pangolins, les mammifères les plus victimes du trafic au monde, les efforts portent sur l’identification des principaux foyers de trafic et sur l’intégration des résultats de la lutte contre ce commerce illégal dans les systèmes de crédits biodiversité. Les évaluations de la qualité des habitats s’appuient sur les données des services chargés de l’application de la loi, les traces d’ADN environnemental (ADNe) et l’analyse des paysages sonores.

Pour les espèces d’importance culturelle, comme les céphalophes bleus, les céphalophes rouges et les porcs-épics, l’équipe collabore avec les communautés locales afin de définir conjointement des indicateurs d’utilisation durable et de gestion responsable, en combinant des indicateurs biologiques avec les connaissances écologiques traditionnelles.

Parallèlement, les grenouilles sont suivies en tant qu’indicateurs de la santé des écosystèmes, notamment dans les zones humides. En analysant l’évolution de leurs chants et des signaux d’ADN environnemental au fil du temps, l’équipe suit les changements des fonctions écologiques, de la qualité de l’eau et de la résilience des écosystèmes.

En assurant un suivi systématique de la biodiversité et en reliant les données de suivi à des outils concrets de gestion et d’élaboration des politiques publiques, le Programme SWM démontre comment une conservation fondée sur des données scientifiques peut être mise en œuvre à l’échelle d’un paysage. Il offre ainsi un exemple concret de la manière dont les écosystèmes forestiers tropicaux peuvent être mieux compris, mieux protégés et soutenus de façon plus durable, à la fois sur les plans écologique et financier.

Les premiers résultats

Le suivi par pièges photographiques réalisé entre juillet et décembre 2024 a couvert 193 sites d’échantillonnage dans le paysage de Mintom et permis de détecter 68 espèces distinctes, parmi lesquelles un léopard (Panthera pardus), un mandrill mâle (Mandrillus sphinx) et une harde de potamochères (Potamochoerus porcus) évoluant dans la forêt tropicale dense. Les pièges photographiques ont également permis d’identifier deux espèces en danger critique d’extinction : le gorille des plaines (Gorilla gorilla) et l’éléphant de forêt d’Afrique (Loxodonta cyclotis). Ces images illustrent la richesse des mammifères de taille moyenne et grande recensés dans la région, ainsi que l’efficacité des outils de suivi passifs pour la détection de la faune sauvage et l’évaluation de la biodiversité. Chaque image comporte un horodatage ainsi que la température ambiante enregistrée au moment de la prise de vue.

A group of red river hogs, including several piglets, walks along a forest trail in Cameroon’s Mintom landscape, captured by a camera trap.
Une famille de potamochères (Potamochoerus porcus) traverse les forêts du paysage de Mintom, au Cameroun. Photo : WildMon.
A leopard walks along a forest path in dense tropical vegetation in Cameroon’s Mintom landscape, captured by a camera trap.
Un léopard (Panthera pardus) photographié par un piège photographique dans le paysage de Mintom, au Cameroun. Photo : WildMon.
A male mandrill with distinctive blue and red facial markings walks through tropical forest in Cameroon’s Mintom landscape, captured by a camera trap.
Un mandrill mâle (Mandrillus sphinx) photographié par un piège photographique dans le paysage de Mintom, au Cameroun. Photo : WildMon.

Remerciements 

Le déploiement des pièges photographiques et les analyses menés sur les sites du Programme SWM au Cameroun ont été réalisés en partenariat avec Map of Life et WildMon.Le suivi acoustique, le suivi par pièges photographiques et les analyses fondées sur l’intelligence artificielle sont assurés par WildMon, tandis que Map of Life Solutions coordonne les prélèvements d’ADN environnemental (ADNe), les analyses en laboratoire et l’intégration des données afin de produire des modèles de répartition des espèces servant de base à des indicateurs standardisés.

Map of Life Solutions s’appuie sur les travaux scientifiques du Center for Biodiversity and Global Change de l’Université Yale. Son partenariat avec CIFOR-ICRAF est financé par la Commission européenne (CE) dans le cadre du Programme SWM.

WildMon est une organisation à but non lucratif dirigée par des experts internationaux en écologie et en technologies de conservation. En combinant des données sur la biodiversité issues d’outils tels que l’éco-acoustique et les pièges photographiques avec des analyses fondées sur l’intelligence artificielle, WildMon transforme les informations écologiques en connaissances opérationnelles pour la conservation. Ses outils et services contribuent à réduire les barrières techniques et à renforcer les capacités des communautés et des organisations les plus proches de la nature, afin qu’elles puissent suivre et protéger la biodiversité de manière autonome.

Le Programme de gestion durable de la faune sauvage (Sustainable Wildlife Management – SWM) est une importante initiative internationale visant à améliorer la conservation et l’utilisation durable de la faune sauvage dans les écosystèmes forestiers, de savane et de zones humides. Il est financé par l’Union européenne, avec un cofinancement du Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM) et de l’Agence française de développement (AFD).Les projets sont actuellement mis en œuvre et testés, en partenariat avec les gouvernements et les communautés locales, dans 16 pays participants.L’initiative est coordonnée par un consortium réunissant quatre partenaires, sous la direction de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), aux côtés de Landscape Alliance (anciennement Centre de Recherche Forestière Internationale et le Centre International de Recherche en Agroforesterie – CIFOR-ICRAF), du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) et de Wildlife Conservation Society (WCS).