Dans les terres arides d’Afrique, une Grande Muraille Verte se dessine lentement.
Déployée dans onze pays, du Sénégal à Djibouti, cette ambition de reverdir le Sahel et la Corne de l’Afrique n’est plus seulement une ligne d’arbres tracée sur une carte. Loin des objectifs initiaux de 2007, la phase actuelle de l’initiative, lancée en 2023, s’affirme désormais comme un vaste programme de développement rural destiné à transformer la vie des populations à travers une mosaïque de paysages verts et productifs. C’est un effort de long terme pour restaurer les sols dégradés, consolider les conditions de vie locales et bâtir une authentique résilience face à des pressions — biophysiques, humaines et socio-économiques — parmi les plus ourdes de la planète.
Sur le papier, la feuille de route pour 2030 reste titanesque : restaurer 100 millions d’hectares de terres dégradées, séquestrer 250 millions de tonnes de carbone et créer 10 millions d’emplois verts en zone rurale. Un pari hors norme qui propulse la Grande Muraille Verte parmi les plus vastes initiatives de restauration mondiale, articulant la réhabilitation des écosystèmes, l’action climatique et le développement économique.
Mais pour transformer l’essai, la seule volonté politique ne suffit pas. Concrétiser cette vision exige une coordination durable, des investissements massifs et des actions rigoureusement fondées sur des données probantes. Car sur le terrain, les progrès varient encore fortement d’un pays à l’autre, influencés par des réalités sociales, économiques et environnementales complexes, ainsi que l’insécurité chronique de certaines zones. Un surplace qui a parfois alimenté la narrative d’un grand projet à l’arrêt. Pourtant, en 2026, gouvernements, partenaires techniques et populations locales du Sahel et de la Corne de l’Afrique font front commun pour passer la seconde et traduire enfin les engagements en résultats concrets sur le terrain.
Photo : Kelvin Trautman / CIFOR-ICRAF
L’enjeu a dicté l’agenda de la rencontre de Djibouti, en février 2026: la fusion de deux rendez-vous annuels majeurs de la Grande Muraille Verte en un événement unique — le 4e Séminaire résidentiel et la 3e Semaine dédiée à la mise en œuvre du projet.
Organisé par l’Agence panafricaine de la Grande Muraille Verte et accueilli par le gouvernement de Djibouti, le séminaire résidentiel s’est ainsi déroulé conjointement avec la Semaine dédiée à la mise en œuvre de la Grande Muraille. Ces ateliers ont été orchestrés dans le cadre du programme CAGMV (« Connaissance pour l’Action – Grande Muraille Verte »), une initiative financée par l’Union européenne et portée par le Centre de recherche forestière internationale et d’agroforesterie mondiale (CIFOR-ICRAF), en collaboration avec le Fonds international de développement agricole (FIDA), la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), le Programme alimentaire mondial (PAM) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Au total, ces rencontres ont réuni plus de 80 délégués à Djibouti. Un tour de table éclectique où se sont croisés des responsables d’agences nationales de la Muraille, des organisations de la société civile, des collectifs de jeunes et de femmes, mais aussi des chercheurs, des experts de terrain et des partenaires financiers venus de tout le Sahel et de la Corne de l’Afrique.


L’objectif ? Dresser un inventaire sans concession de l’année 2025, définir les chantiers prioritaires pour 2026 et renforcer la coordination avant le grand rendez-vous de la 17e Conférence des Parties à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (COP17), un moment clé pour mobiliser l’action sur la dégradation des terres, la résilience face à la sécheresse et les tempêtes de sable et de poussière.
« Réunir toutes les parties prenantes est essentiel pour accélérer les progrès vers les objectifs 2030 de la Grande Muraille verte et libérer tout son potentiel pour la résilience des communautés, les moyens de subsistance et la stabilité », dit Ibrahim Touré, co-responsable du programme CAGMV.
De l’ambition aux actes
Lancée en 2007, la Grande Muraille Verte est passée d’une vision régionale à un ensemble croissant de projets de restauration, de résilience et de soutien aux moyens de subsistance dans les terres arides africaines. Près de deux décennies plus tard, l’enjeu n’est plus seulement de mobiliser, mais de livrer.
« Nous progressons avec l’appui de nos partenaires techniques et financiers, avec lesquels le dialogue continue de se renforcer », déclare Almoustapha Garba, secrétaire exécutif de l’Agence panafricaine de la Grande Muraille Verte. « Les budgets consacrés aux interventions de terrain ont augmenté, le portefeuille de projets s’est élargi et nous mettons en place des programmes plus structurés pour avancer vers les objectifs de 2030. »
Une impulsion financière majeure est survenue en décembre 2025 avec le lancement du programme Renforcement de la résilience de la Grande Muraille Verte d’Afrique (SURAGGWA). Avec une enveloppe de 222 millions de dollars et soutenu conjointement par la FAO et le Fonds vert pour le climat (GCF), ce projet ambitionne de massifier la restauration des terres et la résilience climatique dans huit pays sahéliens.
En écho à cet effort, un programme régional de 21 millions de dollars, mis en place en 2024, s’emploie à doper la gestion des connaissances et l’innovation. Pilotée par le FIDA, avec l’appui du GCF et du Fonds pour l’environnement mondial, cette initiative déploie des spécialistes dans sept pays pour fluidifier la coordination entre les acteurs, avec un déploiement complet attendu en 2026. Le programme s’inscrit dans le portefeuille plus large du FIDA, qui compte 35 projets, dont 26 dans les zones de la Grande Muraille verte.

C’est précisément dans ce sillage que se déploie le programme CAGMV. Son premier chantier ? Cartographier les initiatives et les acteurs régionaux pour dégager les réussites et cibler les manques. En parallèle, le programme valorise les compétences des acteurs de terrain et affine l’analyse des dynamiques de dégradation des terres pour mieux cibler les futures interventions.
« Dans l’année, nous allons aider les pays à améliorer leur coordination à l’échelle nationale, à mieux faire connaître la Grande Muraille Verte et à nouer de nouveaux partenariats pour accélérer la cadence », précise Mieke Bourne, responsable et co-directrice du programme CAGMV.
Au-delà de la coordination institutionnelle, le programme met un point d’honneur à mettre en lumière les forces vives du terrain : ces acteurs locaux et leurs solutions pratiques, encore trop peu reconnus, tout en capitalisant sur les savoirs déjà partagés d’un pays à l’autre.


Un engagement qui passe notamment par un soutien direct à la nouvelle génération. « Nous identifions et soutenons les jeunes innovateurs prometteurs dans les pays de la Grande Muraille Verte », explique Patrick Worms, responsable de la Facilité d’innovation du programme CAGMV.
« Grâce à un processus de sélection compétitif, nous leur apportons des financements ciblés, du mentorat et un accompagnement technique pour les aider à développer à grande échelle des solutions contribuent à la restauration des terres et à des moyens de subsistance plus résilients. »
Et la formule fonctionne : plus de 18 innovateurs bénéficient déjà de ce tremplin, tandis que des dizaines d’autres dossiers sont en passe d’être validés. Parmi eux, un contingent de 40 femmes entrepreneures réparties entre le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Sénégal. Sur le terrain, l’initiative soutient de front la diffusion des pratiques de restauration et d’agroécologie, l’émergence de l’entrepreneuriat en zone rurale et le déploiement de solutions d’ingénierie durable. Autant de leviers pour ancrer, la Muraille dans le quotidien des populations du Sahel et de la Corne de l’Afrique.
Des terres restaurées, des économies réanimées
Le séminaire de Djibouti a présenté les progrès réalisés en 2025 dans plusieurs domaines, de la restauration des terres et de la gestion de l’eau à la résilience climatique et à l’entrepreneuriat rural.
Le soutien aux économies locales s’articule ainsi autour de fermes communautaires intégrées, de filières dédiées aux cultures résilientes face à la sécheresse — comme le tournesol —, et d’investissements dans des infrastructures clés, de l’irrigation aux réseaux d’énergie solaire, indispensables pour sécuriser durablement les moyens de subsistance en milieu rural.
Parallèlement, l’extension des coalitions nationales de la Grande Muraille Verte et des plateformes locales permet de fluidifier la coordination sur le terrain. Un ancrage territorial approfondi par le renforcement des capacités, le plaidoyer et une communication active, ciblant en priorité les femmes et les jeunes.
Au Nigeria, de nouveaux partenariats émergent pour structurer des chaînes de valeur directement liées à la restauration, via des projets pilotes menés main dans la main avec les agriculteurs. Ailleurs, l’effort se concentre sur la consolidation des cadres institutionnels et le déploiement d’approches résolument communautaires.
« Grâce à la Grande Muraille Verte, nous avons pu élargir notre réseau de vente et accroître nettement notre accès au marché par rapport à 2024. Cela nous rend très confiants pour l’avenir », explique Adebisi Opeyemi Aminat, fondatrice et PDG de Pemnia Wellness au Nigeria.

Au Niger, le Programme de développement de l’agriculture familiale du FIDA affiche quant à lui un bilan spectaculaire : environ 210 000 hectares de terres restaurées, près de 67 000 agriculteurs formés et des rendements boostés de 30 %. Une dynamique qui a également favorisé la création de plus de 200 entreprises rurales tout en modernisant les infrastructures locales.
Mis bout à bout, ces exemples pragmatiques tracent une ligne claire et indissociable entre la santé des écosystèmes et la vitalité économique des populations.
« Ce ne sont pas seulement des projets environnementaux, mais un investissement stratégique dans le développement et la stabilité de nos territoires », déclare Abdoulfatah Abdourahman Arab, de la sous-direction de la Grande Muraille Verte et du reboisement à Djibouti.
Mieux mesurer les progrès
À Djibouti, un constat s’est imposé avec force : mesurer la progression réelle de la Grande Muraille Verte reste un défi de taille à l’échelle de la région.
D’un État à l’autre, les systèmes de rapportage s’avèrent encore trop fragmentés, ce qui complique le suivi de l’ensemble des activités et des résultats sur le terrain. Souvent incomplètes ou non harmonisées, les données perdent de leur pertinence lorsqu’il s’agit d’orienter la prise de décision ou de prouver l’impact réel du chantier auprès des investisseurs et des partenaires.
Pour redresser la barre, renforcer les dispositifs de suivi s’impose désormais comme une priorité absolue. Un effort qui passe par le déploiement de mécanismes de rapportage unifiés et d’outils partagés, à l’image de l’Observatoire de la Grande Muraille Verte. Disposer de données fiables est aujourd’hui le sésame indispensable pour garantir la transparence, attirer de nouveaux financements et identifier avec précision les initiatives prêtes à être déployées à grande échelle.
Transformer le savoir en investissements
Au-delà du simple suivi, les participants ont plaidé pour un resserrement stratégique des liens entre la recherche scientifique, le partage des connaissances et la mise en œuvre sur le terrain. L’enjeu est crucial : réussir à traduire les données probantes en politiques publiques claires et en projets solides, dits « bancables », capables d’aimanter les investissements.
Certes, la Grande Muraille Verte s’adosse de plus en plus sur la recherche, les outils numériques et les plateformes d’échange. Mais les discussions de Djibouti ont mis en évidence une urgence : ces données scientifiques doivent irriguer beaucoup plus vite les planifications nationales, le design des projets et les circuits de financement.
C’est précisément au cœur de cet effort global que s’impose le programme CAGMV, qui s’attache à fluidifier la production, la diffusion et l’application de ces connaissances de terrain. Une ambition fortement légitimée à Djibouti, où l’Union européenne a annoncé le déblocage d’une enveloppe supplémentaire de 7 millions d’euros pour prolonger l’initiative jusqu’en 2030. Ce coup de pouce financier vient consolider son rôle de pivot indispensable pour soutenir la coordination, l’échange de savoirs et l’innovation à travers tous les pays de la Grande Muraille Verte.
Photo: CIFOR-ICRAF
Le nerf de la guerre : combler le fossé financier
Trouver le financement nécessaire reste le talon d’Achille de la Grande Muraille Verte. Certes, depuis le One Planet Summit de 2021, les promesses de milliards de dollars se sont succédées pour accélérer la cadence, permettant de gonfler les investissements dans la restauration des sols et la résilience locale. Mais à Djibouti, les participants au séminaire ont pointé du doigt une réalité frustrante : l’écart persistant entre l’argent annoncé et les décaissements réels. Résultat, sur le terrain, de nombreux projets peinent encore à sortir des cartons, faute de pouvoir accéder concrètement aux ressources.
Pour briser ce plafond de verre, la solution ne viendra pas seulement des subventions publiques. Il faudra muscler la coordination nationale, concevoir des portefeuilles de projets « bancables » d’une rigueur absolue et, surtout, faire basculer le secteur privé dans la boucle. Pour attirer ces capitaux frais indispensables, les regards se tournent désormais vers de nouveaux leviers d’ingénierie financière, à commencer par les marchés du carbone et les obligations vertes.
Les populations au centre du jeu
Au-delà des lignes de crédit, le succès de la Muraille ne se décidera pas dans les bureaux des banques, mais entre les mains de ceux qui vivent et façonnent ces territoires. Sur le terrain, la relève s’organise : des initiatives comme la Caravane verte des jeunes s’imposent comme de véritables fers de lance pour mobiliser la nouvelle génération autour du reboisement et de l’entrepreneuriat vert. En parallèle, les Plateformes vertes des femmes s’activent pour consolider leur rôle central dans la résilience climatique et le développement économique local.
Pourtant, les verrous structurels restent tenaces. L’accès restreint à la propriété foncière, aux financements et aux sphères de décision continue de brider la participation pleine et entière des femmes et des jeunes. Lever ces obstacles politiques et sociaux est une condition sine qua non pour que les bénéfices de la restauration se traduisent par un impact durable, inclusif et équitable pour tous.


En route vers la COP17 : l’heure de vérité
Alors que les préparatifs de la COP17 de la CNULCD s’accélèrent, le rendez-vous de Djibouti a permis d’ajuster les boussoles et affûter les priorités.
Face à l’urgence planétaire de la dégradation des terres, des sécheresses à répétition et des tempêtes de sable destructrices, cette prochaine échéance mondiale s’annonce comme une tribune cruciale pour galvaniser la volonté politique, débloquer les vannes financières et sceller des coalitions d’envergure.
Le message envoyé depuis Djibouti est sans détour : le moteur a démarré, la dynamique est enclenchée, mais la Muraille n’avance pas encore à l’échelle exigée par la crise climatique. Pour combler ce retard et changer enfin de braquet, la formule est désormais connue : il faudra accélérer le tempo de la mise en œuvre sur le terrain, resserrer les rangs de la coordination et aligner enfin, sous une même bannière, le savoir scientifique, la décision politique et le portefeuille financier.








