LANGUAGE

Rechercher un article

De la preuve scientifique à l’action : le défi de la recherche forestière en Afrique centrale

EN, FR
8 min de lecture
L’intégration des données scientifiques apparaît désormais indispensable pour moderniser les politiques publiques et les pratiques de gestion des forêts.
Researchers and community members stand around forest foods and agricultural products displayed on banana leaves.
Photo by Joel Kouam / CIFOR-ICRAF

En Afrique centrale, les écosystèmes font face à des enjeux économiques et écologiques majeurs. Du Gabon, où la protection des cultures et de la subsistance des exploitants agricoles face aux conflits avec la faune sauvage est cruciale, au Cameroun avec la sélection des essences clés pour la régénération forestière, jusqu’à la définition des critères de valeur du bois d’œuvre de haute qualité en République du Congo : ces défis du quotidien dictent aujourd’hui les priorités d’une recherche scientifique qui s’attache à répondre aux réalités du terrain.

Pour répondre à ces urgences, le programme Recherche appliquée en écologie et sciences sociales en appui à la gestion durable des écosystèmes forestiers d’Afrique centrale (RESSAC) mise sur un changement de paradigme. Sa spécificité ? Articuler l’écologie et les sciences sociales pour que les données de terrain orientent directement les politiques forestières et bénéficient en priorité aux populations locales.

Pourtant, la transition de la science à la politique reste encore fragile. Malgré leur pertinence et leur impact potentiel, les recherches demeurent souvent méconnues ou sous-exploitées et peinent à atteindre les décideurs politiques et les praticiens capables de les transformer en solutions concrètes.

En cause : de profonds fossés structurels entre le monde de la recherche d’une part, et les autorités et acteurs clés d’autre part, qui freinent l’accès, l’utilisation et l’application pratique de ces savoirs. Une conclusion partagée par les participants du Colloque scientifique international du programme RESSAC dédié aux écosystèmes forestiers d’Afrique centrale. Accueilli par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de la République gabonaise, l’événement a été coorganisé par le Réseau des institutions d’enseignement supérieur et de recherche d’Afrique centrale (REESIRAC), le programme RESSAC et l’Observatoire des forêts d’Afrique centrale – Centre d’excellence (OFAC-CE).

Connecter la science aux politiques publiques

« Nous devons impérativement combler le fossé qui sépare la recherche de la prise de décision », déclare Abdon Awono, responsable du renforcement des capacités pour le programme RESSAC et chercheur principal à l’OFAC-CE.

À ce titre, M. Awono rappelle que l’OFAC-CE et le RESSAC travaillent en étroite collaboration. Ces deux initiatives, financées par l’Union européenne, interviennent en appui à la Commission des forêts d’Afrique centrale (COMIFAC). « Notre défi est de connecter les dirigeants aux réalités scientifiques pour qu’ils s’en emparent et optimisent l’action publique », explique-t-il. « Car in fine, la seule chose qui compte, c’est l’impact réel de nos travaux : ce savoir doit guider concrètement ceux qui gèrent les massifs forestiers. »

Le ministre gabonais de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique s’exprime lors d’une rencontre de haut niveau du RESSAC à Libreville.
Le ministre gabonais de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique prend la parole lors de la rencontre de haut niveau sur la recherche, l’éducation et les politiques forestières en Afrique centrale. Photo de Merilyne Ojong / CIFOR-ICRAF

Pour Richard Sufo, coordinateur du programme RESSAC au sein du Centre de recherche forestière internationale et du Centre international pour la recherche en agroforesterie (CIFOR-ICRAF), ces résultats prouvent que la science peut déboucher sur des applications pratiques majeures. À une condition : que les institutions publiques, de l’échelle nationale à l’échelle locale, s’en saisissent pour orienter leurs décisions.

Trois chantiers majeurs illustrent aujourd’hui ce potentiel :

Ces contributions ne représentent pourtant qu’une fraction des recherches partagées à Libreville du 25 au 27 novembre 2025. Durant ce colloque, quatre années de travaux articulés autour de 26 projets soutenus par RESSAC ont été passées au crible par 350 participants.

Cinq panélistes interviennent lors du symposium scientifique international du RESSAC à Libreville.
Des panélistes examinent la manière dont les résultats de la recherche peuvent éclairer les politiques, la gestion et l’éducation forestières lors du symposium scientifique international du RESSAC à Libreville, au Gabon. Photo de Merilyne Ojong / CIFOR-ICRAF
Les lauréats et les organisateurs posent sur scène avec des certificats et des trophées en bois.
Les lauréats des prix de la meilleure communication posent avec leurs certificats et trophées lors du symposium scientifique international du RESSAC à Libreville. Photo de Merilyne Ojong / CIFOR-ICRAF

Unir les chercheurs, mobiliser les fonds

Autre frein majeur identifié à Libreville : le manque de coopération entre les universités, les instituts et les scientifiques d’Afrique centrale, qui ralentit considérablement l’exploitation des données. Face à ce cloisonnement, les participants ont appelé à une circulation plus fluide de l’information pour mutualiser les efforts et éviter que les projets ne se doublent inutilement.

Certaines délégations ont d’ailleurs profité de cette tribune pour amorcer de futurs parteneriats. « Notre but était de provoquer des déclics par-delà les frontières et les écosystèmes », explique Richard Sufo. « Nous avons invité les participants à dessiner les prochains chantiers de recherche en foresterie et en agriculture pour qu’ils répondent précisément aux besoins de chaque pays, au bénéfice direct des administrations et des populations. »

Dans la foulée du symposium, une conférence de haut niveau dédiée à la recherche et à l’éducation environnementales en Afrique centrale s’est tenue le 27 novembre 2025. Cette rencontre a débouché sur une déclaration conjointe qui exhorte à intégrer systématiquement les données scientifiques dans la gestion courante des espaces naturels et le suivi des politiques régionales.

Un tel virage nécessite toutefois un surcroît de financements. ONG, universités, secteur privé et États doivent s’engager financièrement pour pérenniser ces travaux et garantir un retour d’information transparent aux communautés locales. Un soutien d’autant plus crucial pour le RESSAC, qui défriche un territoire scientifique encore largement sous-exploré, au carrefour de l’écologie et de la foresterie sociale.

« En Afrique centrale, la recherche s’est trop longtemps cantonnée aux dimensions purement écologiques »,explique Richard Sufo. « Ce qui distingue une démarche comme celle du RESSAC, c’est justement d’associer l’écologie aux sciences sociales. C’est ce regard croisé qui permet de comprendre comment les dynamiques sociales façonnent les processus écologiques, et comment les populations dépendantes de la forêt peuvent en tirer des bénéfices plus équitables et durables. »

Des chercheurs, des responsables publics et des représentants d’institutions posent pour une photo de groupe à Libreville.
Les participants se réunissent pour une photo de groupe lors de la rencontre de haut niveau du RESSAC sur la recherche, l’éducation et les politiques forestières à Libreville, au Gabon. Photo de Merilyne Ojong / CIFOR-ICRAF

Bousculer la tour d’ivoire

Pour exister à l’échelle mondiale, la recherche en Afrique centrale doit aussi s’affranchir de ses frontières. Publier dans des revues de référence et occuper l’espace dans les sommets internationaux sont des leviers indispensables pour gagner en visibilité. Cela implique de renforcer les compétences des chercheurs locaux en rédaction scientifique, en valorisation des résultats et en recherche de fonds — l’un des piliers du RESSAC pour soutenir la relève académique.

L’autre priorité absolue est la vulgarisation. Traduire la complexité universitaire en notes de synthèse accessibles (policy briefs) s’avère essentiel pour dialoguer efficacement avec les décideurs politiques et un lectorat non scientifique. « Ces documents décryptent les enjeux du terrain, rendant nos conclusions immédiatement exploitables pour l’action publique », explique Abdon Awono.

Reste un dernier défi de taille : amener les dirigeants à reconnaître la valeur inestimable des savoirs détenus par les peuples autochtones et les communautés locales en matière de gestion durable.  

« Nos projets démontrent que les populations locales sont indispensables à la gestion des forêts », conclut Richard Sufo. « On ne peut pas gérer durablement ces écosystèmes sans y intégrer l’histoire et les connaissances traditionnelles de ces communautés, car c’est cet héritage même qui a permis de sauvegarder les massifs forestiers. »

Pour le coordinateur, le message adressé aux États est limpide : préserver les forêts d’Afrique centrale exige d’améliorer les conditions de vie de ces communautés et de les placer au cœur même de la gouvernance forestière.