Deuxième volet d’une série d’opinion en deux parties consacrée au sous-financement chronique du bassin du Congo dans la finance climatique mondiale.
Part 1: Résumé
Dans le premier volet de cette série, les auteurs ont passé au crible les chiffres du sous-financement chronique du bassin du Congo : écarts de financement à l’hectare, insuffisance des décaissements et défaillances du marché. Mais ce déséquilibre ne tient pas seulement à un manque de volonté politique ou à des incitations mal calibrées.
Derrière ce déficit se cachent des faiblesses structurelles plus profondes : des institutions nationales de recherche exsangues, un effacement diplomatique, un silence médiatique et un puits de carbone qui montre ses premiers signes d’essoufflement. Ce sont elles qui détermineront si de nouveaux financements, quel qu’en soit le montant, peuvent réellement changer la donne.
Recherche et universités à bout de souffle
Derrière les lacunes du suivi et les autres faiblesses se cache une crise plus profonde, celle des institutions. Dans tout le bassin du Congo, les systèmes nationaux de recherche et d’enseignement sont dans un état alarmant. Des années d’instabilité, de crises économiques et de priorités politiques changeantes ont installé un sous-financement chronique. La plupart des universités de la région sont aujourd’hui délabrées.
Installée en République démocratique du Congo (RDC) et placée sous l’égide de l’UNESCO en tant que centre de catégorie 2, l’École régionale postuniversitaire d’aménagement et de gestion intégrés des forêts et territoires tropicaux (ERAIFT) a formé depuis 1999 environ 500 titulaires d’un master originaires de la région, mais aussi d’autres pays, ainsi que 28 docteurs.
À l’université de Kisangani, en RDC, la collaboration de longue date avec le CIFOR-ICRAF, financée en grande partie par la Commission européenne, a permis de former en une vingtaine d’années environ 60 docteurs et plus de 300 titulaires d’un master.
C’est appréciable, mais à l’échelle des besoins, ces chiffres restent une goutte d’eau. Il faut des conditions de travail et de recherche dignes de ce nom, ainsi que des conditions de vie décentes pour les enseignants comme pour les étudiants.



À titre de comparaison, l’Entreprise brésilienne de recherche agricole (EMBRAPA) emploie plus de 2 400 scientifiques et dispose d’un budget d’environ 900 millions de dollars, malgré les restrictions financières récentes. Son équivalent en RDC, l’Institut national pour l’étude et la recherche agronomiques (INERA), compterait quelque 500 chercheurs. Moins de 40 % ont une formation de niveau master et les dépenses de l’institut avoisinent 7 millions de dollars.
À l’échelle mondiale, seuls quelque 300 scientifiques publient sur la conservation du bassin du Congo. À peine quelques dizaines vivent et travaillent dans la région. Les salaires universitaires, souvent inférieurs au minimum vital, poussent les meilleurs chercheurs à partir à l’étranger ou à devenir consultants pour des projets internationaux. À Kinshasa, Kisangani, Brazzaville ou Yaoundé, les universités manquent de matériel de laboratoire élémentaire, d’électricité fiable et d’un accès stable à Internet.
Le piège de la dépendance se referme. Les organisations internationales et leurs partenaires nationaux produisent une science régionale crédible, mais les systèmes nationaux qui devraient prendre le relais sont exsangues. Quand les financements d’un projet s’arrêtent, la production de connaissances menace de s’éteindre avec eux.
Collection d’échantillons de bois étiquetés, utilisée pour l’identification des espèces et la recherche dans les archives forestières de Yangambi, province de la Tshopo, en RDC. Photo : Axel Fassio/CIFOR-ICRAF.
Les scientifiques étrangers et les consultants internationaux ne doivent pas se substituer aux scientifiques et aux experts nationaux. Or les spécialistes formés dans les pays du bassin restent désespérément rares. Ce sont pourtant eux qui doivent faire fonctionner les systèmes de suivi, de notification et de vérification (MRV, selon le sigle anglais), valider les données satellites sur le terrain, conseiller les communautés sur l’usage durable des terres et former la génération suivante.
Investir dans l’enseignement et les capacités nationales de recherche du bassin du Congo n’est pas un petit projet de développement à côté du reste. C’est l’une des formes les plus urgentes de financement climatique.
L’asymétrie diplomatique
L’influence diplomatique pèse aussi sur la circulation de l’argent.
Le Brésil a accueilli le Sommet de la Terre de 1992, présidé le G20 en 2024 et reçu à Belém la 30e Conférence des Parties (COP30) en 2025, avec l’une des plus importantes délégations nationales. Il a créé le Fonds pour l’Amazonie, proposé le Fonds pour la pérennité des forêts tropicales et imprime régulièrement sa marque à l’agenda forestier mondial.
Membre du G20 et pilier de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), l’Indonésie dispose d’un poids diplomatique comparable.
La RDC, elle, doit combler un déficit de financement de 48 milliards de dollars pour mettre en œuvre sa contribution déterminée au niveau national (CDN). Les fonds extérieurs sont censés en couvrir 98 %. Cette dépendance donne aux bailleurs un pouvoir démesuré sur les priorités.
Hors champ médiatique
Quand l’Amazonie a brûlé en 2019, le mot-dièse #PrayForAmazonia a fait le tour du monde. Leonardo DiCaprio a promis 5 millions de dollars, LVMH en a donné 11 millions et Emmanuel Macron a porté le sujet à l’ordre du jour du G7. Une pétition en ligne a recueilli plus de 5,1 millions de signatures.
Le bassin du Congo n’a jamais connu un tel moment médiatique.
Forêt de Yangambi, en RDC. Photo : Axel Fassio/CIFOR-ICRAF.
Depuis plusieurs années, la RDC perd environ 500 000 hectares de forêt par an, un record. La couverture médiatique reste pourtant minime. Cette invisibilité dépasse les seules nouvelles environnementales. Dans l’est de la RDC, l’une des guerres les plus meurtrières au monde a fait plus de 7 millions de morts depuis 1996, un bilan qui continue de s’alourdir. Les conflits au Cameroun et en République centrafricaine ont eux aussi des conséquences désastreuses sur les populations et leur environnement. Dans les médias internationaux, ils sont presque absents.
L’Amazonie est universellement présentée, à tort, comme « le poumon de la Terre ». Le bassin du Congo, qui absorbe six fois plus de dioxyde de carbone net, se voit parfois relégué au rang de « deuxième poumon ». Une étiquette condescendante, qui n’a presque aucun écho dans le grand public.
Un puits de carbone menacé
Le plus frappant est que l’Amazonie perd déjà une partie de sa capacité à stocker le carbone. Certaines zones de l’Amazonie brésilienne sont devenues des sources nettes et rejettent environ 220 millions de tonnes de carbone par an. Les forêts d’Asie du Sud-Est avaient franchi ce seuil plus tôt, au cours des années 2000 et 2010, sous l’effet de la déforestation massive et des incendies de tourbières.
Le bassin du Congo reste le dernier grand système forestier tropical à absorber nettement plus de carbone qu’il n’en rejette, soit environ 600 millions de tonnes de CO₂ par an.
Mais de nouvelles données indiquent que cet équilibre pourrait être en train de basculer.
Une étude publiée en décembre 2025 par des chercheurs de l’université de Leicester estime que les forêts du bassin du Congo ont perdu 106 millions de tonnes de biomasse par an entre 2011 et 2017. Certaines parties du bassin seraient donc peut-être déjà en train de passer du statut de puits net à celui de source nette.
Dans une évaluation de référence, le panel scientifique de la COP30 a averti que le bassin du Congo se trouvait à un « tournant décisif » et qu’il restait peut-être dix ans pour agir. S’il suit la trajectoire de l’Amazonie et des forêts d’Asie du Sud-Est, les conséquences pour la régulation du climat mondial seront catastrophiques et irréversibles.
Le bassin abrite aussi la Cuvette centrale, le plus vaste complexe de tourbières tropicales au monde. Elle s’étend sur 167 600 kilomètres carrés et stocke environ 29 milliards de tonnes de carbone. C’est à peu près autant que l’ensemble du carbone contenu dans la biomasse aérienne des forêts du bassin du Congo, ou l’équivalent de trois années d’émissions mondiales dues aux combustibles fossiles.
Ces tourbières sont encore largement intactes. Mais en 2022, la mise aux enchères controversée par la RDC de blocs d’exploration pétrolière et gazière empiétant sur ces zones a montré à quelle vitesse la situation pouvait changer.

Les promesses récentes suffiront-elles ?
Depuis la 26e Conférence des Parties (COP26), le bassin du Congo bénéficie d’une attention financière sans précédent.
L’engagement de 1,5 milliard de dollars annoncé à Glasgow a été tenu et même dépassé : 1,8 milliard avait été décaissé à la fin de 2023. À la COP30, le montant est passé à 2,5 milliards de dollars dans le cadre de l’Appel à l’action de Belém pour la période 2025-2030.
Le Fonds pour la pérennité des forêts tropicales (TFFF, selon le sigle anglais), conçu pour verser 4 dollars par hectare de forêt préservée et corriger le biais structurel de REDD+, a recueilli 6,7 milliards de dollars de promesses à la COP30.
Ces avancées sont bienvenues. Elles restent très en deçà du défi.
Les 6,7 milliards promis au TFFF représentent moins d’un quart des 25 milliards de capitaux souverains nécessaires à son déploiement à grande échelle, et une fraction de son ambition totale de 125 milliards. La promesse norvégienne de 3 milliards est conditionnée à ce que le fonds atteigne 10 milliards de dollars d’ici à la fin de 2026. Ce seuil n’a pas encore été franchi.
La première promesse de financement pour le bassin du Congo, dite « Congo Basin Pledge 1.0 », a aussi été critiquée pour la lenteur des décaissements, le manque de coordination et la trop faible participation des gouvernements de la région à sa conception.
Pendant ce temps, plusieurs causes structurelles du déséquilibre restent presque intactes. Les liens avec les filières de matières premières demeurent rares. L’investissement dans les infrastructures scientifiques ne représente qu’une fraction des besoins. Les capacités diplomatiques n’ont pas été réellement renforcées. Le déficit de visibilité médiatique persiste.

Cinq chantiers pour changer de cap
Il faut agir sur cinq fronts à la fois.
Premièrement, le bassin du Congo doit créer ses propres équivalents aux filières mondiales, grâce au développement des marchés du carbone et à l’investissement dans la bioéconomie. Le lancement, en février 2026, par la Banque mondiale de feuilles de route stratégiques sur les marchés du carbone et la finance climatique pour les six pays du bassin est un bon début, même si le chantier n’en est qu’à ses premiers pas. L’attention portée par le Global Gateway de l’Union européenne aux corridors de transport et de connectivité en Afrique, ainsi que l’initiative du Corridor vert en RDC, vont dans le bon sens. Reste à accélérer le passage des concepts à la réalité du terrain.
Deuxièmement, il faut financer entièrement le TFFF et les mécanismes adaptés aux pays à fort couvert forestier et faible déforestation (HFLD, selon le sigle anglais). Rémunérer chaque hectare maintenu sur pied corrige bien le défaut de conception de REDD+. Encore faut-il y mettre les moyens.
Troisièmement, les infrastructures scientifiques doivent devenir une priorité de la finance climatique. Sans systèmes de MRV, aucune volonté politique ne peut déboucher sur des paiements fondés sur les résultats. La Papouasie-Nouvelle-Guinée a prouvé que c’était possible, mais il lui a fallu dix ans.
Quatrièmement, il faut renforcer les institutions nationales plutôt que d’entretenir des structures parallèles dépendantes des bailleurs. Le modèle actuel, dans lequel les organisations internationales gèrent l’argent et fixent les priorités, perpétue la dépendance qu’il prétend combattre.


Cinquièmement, il faut donner au bassin du Congo sa juste valeur. Il est peut-être le dernier grand système forestier tropical à fonctionner encore comme un puits net de carbone, et cette capacité est désormais menacée. Le service qu’il rend n’est pas simplement précieux, il est irremplaçable. Les financements actuels le traitent comme une version de second rang de l’Amazonie. Il devrait être considéré comme le principal investissement déjà sur pied au monde pour retirer du carbone de l’atmosphère.
Le calcul est simple.
Le service d’absorption du carbone rendu par le bassin du Congo vaut 55 milliards de dollars par an. Le monde lui en verse environ 360 millions. L’écart ne mesure pas seulement un déficit de financement. Il dit aussi à quel point nous avons mal évalué l’un des principaux actifs climatiques de la planète.
La question n’est pas de savoir si nous avons les moyens de combler ce fossé, mais si nous avons les moyens de ne pas le faire.








