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Les terres arides nourrissent le monde. Pourquoi restent-elles encore négligées ?

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Une nouvelle initiative pour faire des terres arides un levier de l'action climatique
A woman rides in a donkey cart loaded with firewood along a dirt road in a dryland landscape in Burkina Faso.
Une femme transporte du bois de feu le long d’une route au Burkina Faso.

Les terres arides couvrent 41 % de la surface terrestre de la planète, abritent un tiers de l’humanité et fournissent près de la moitié de la nourriture produite dans le monde. Pourtant, malgré leur étendue et leur importance, elles demeurent largement absentes des mécanismes de financement climatique et des politiques environnementales.

Une nouvelle initiative entend changer cette réalité.

La dégradation rapide de ces écosystèmes fragiles mais essentiels menace non seulement tous les bénéfices qu’offrent les terres arides, mais compromet également tout leur potentiel. Qu’il s’agisse de savanes, de formations arbustives, de plaines semi-arides ou de parcs agroforestiers qui s’étendent sur plusieurs continents, ces paysages constituent un pilier fondamental de la sécurité alimentaire et climatique mondiale.

Malgré cela, ils restent largement absents des grands titres de l’actualité et des flux de financement qui orientent les politiques environnementales à l’échelle mondiale.

« Il est important de rappeler que ces paysages sont secs, mais qu’ils ne doivent pas être considérés comme des terres stériles, des endroits où rien ne peut se produire », explique Mieke Bourne, responsable de l’engagement des parties prenantes au sein de l’Evidence Hub de  Landscape Alliance, une organisation mondiale de recherche et de développement qui travaille depuis de nombreuses années dans les régions arides du monde.

« Les zones arides offrent de nombreuses opportunités et de nombreuses initiatives y voient déjà le jour. Nous devons mettre en avant leur potentiel. »

Une nouvelle initiative, Thrivelands, vise à fédérer ces efforts au sein d’une vaste coalition afin de faire de la restauration des terres arides un moteur de résilience climatique, de sécurité alimentaire et de création de moyens de subsistance à grande échelle. Elle s’appuie sur plusieurs années de travaux menés par Landscape Alliance dans les zones arides.

Les spécialistes qui travaillent sur ces paysages soulignent toutefois qu’une grande partie des connaissances scientifiques et techniques nécessaires existe déjà. Les solutions — gestion durable des terres, agroforesterie, développement de chaînes de valeur fondées sur les ressources propres aux zones arides — ont été perfectionnées grâce à des décennies de recherche sur le terrain et de pratiques communautaires.

Ce qui manque aujourd’hui n’est donc pas le savoir, mais la reconnaissance. Le carbone des terres arides est principalement stocké dans les sols plutôt que dans les arbres. Une grande partie de leur biodiversité se trouve sous terre ou parmi les espèces animales qui peuplent ces paysages. Leur production alimentaire nourrit des milliards de personnes qui restent pourtant largement absentes des récits qui orientent les investissements. Les terres arides sont rarement visibles dans les chaînes de valeur qui alimentent les financements dédiés à la conservation et à la restauration.

« Alors que l’agenda mondial consacré à la nature et les financements qui l’accompagnent prennent de l’ampleur, j’espère que Thrivelands permettra de construire une coalition et une dynamique capables non seulement de démontrer ce qui fonctionne, mais aussi de déployer à grande échelle de nouveaux modèles de gestion de ces paysages, durables à tous les niveaux », déclare Salina Abraham, conseillère auprès de la Directrice générale et responsable de la coordination exécutive de Landscape Alliance et également responsable du programme Thrivelands.

Le coût de l’inaction ne cesse d’augmenter. La dégradation des terres arides  pourrait réduire la production alimentaire mondiale de 12 % au cours des 25 prochaines années.  Environ 60 % du carbone contenu dans les sols des terres arides est livéré lorsque ceux-ci se dégradent. Le réchauffement y progresse deux fois plus vite que la moyenne mondiale, accentuant le stress hydrique, l’érosion de la biodiversité et l’effondrement des moyens de subsistance.

D’ici 2030, jusqu’à 700 millions de personnes pourraient être contraintes de se déplacer.

Le lien entre dégradation des terres, conflits et migrations, déjà visible dans le Sahel, devrait encore s’intensifier.

Au cœur du potentiel des terres arides se trouve une ressource largement invisible à l’œil nu : le carbone stocké dans leurs sols. Selon les chercheurs , les sols des terres arides renferment 646 pétagrammes de carbone organique, soit environ 32 % des réserves mondiales de carbone organique des sols. Mais cet immense réservoir est extrêmement fragile. Lorsque les sols se dégradent, ce carbone est libéré dans l’atmosphère.

Le Laboratoire sur les terres et la santé de sols de Landscape Alliance travaille à cartographier cette ressource avec une très grande précision. Les chercheurs combinent des analyses de spectroscopie des sols de pointe avec des données issues de la télédétection satellitaire afin de produire des cartes prédictives des stocks de carbone, de la santé des sols et des besoins en restauration sur de vastes territoires. Afin de garantir la cohérence et la fiabilité des résultats, les échantillons de sol sont prélevés selon la méthodologie reconnue du Cadre de surveillance de la dégradation des terres (LDSF).

Ces données suscitent déjà un vif intérêt, notamment auprès d’investisseurs privés, depuis longtemps confrontés aux difficultés de mesure et de vérification. Elles ouvrent ainsi de nouvelles perspectives pour relier la gestion durable des terres arides aux indicateurs de performance des entreprises et à des retours sur investissement concrets.

En Afrique de l’Ouest, les efforts de restauration s’appuient sur l’un des arbres les plus emblématiques et économiquement importants des zones arides : le karité.

Source du beurre utilisé dans les secteurs des cosmétiques, de l’agroalimentaire et de la médecine traditionnelle, le karité pousse naturellement dans la ceinture de savanes sèches qui s’étend du Sénégal à l’Éthiopie. On estime qu’environ 16 millions de femmes, réparties dans 21 pays africains, dépendent de cette ressource pour leurs moyens de subsistance.

Landscape Alliance mène depuis de nombreuses années un important programme de soutien à la filière karité, combinant recherche scientifique, plaidoyer politique, développement des chaînes de valeur et restauration des parcs agroforestiers.  

Les recherches ont démontré que la restauration de la diversité végétale dans ces paysages augmente le nombre de pollinisateurs ainsi que les rendements du karité. Ces résultats ont été intégrés dans les lignes directrices sur la biodiversité de Global Shea Alliance, qui regroupe plus de 500 organisations membres issues des industries agroalimentaires et cosmétiques et collabore avec Landscape Alliance sur plusieurs projets. Le programme Regreening Africa  soutient également ces paysages grâce à des actions concrètes de restauration et à la mise en place d’un environnement institutionnel favorable.

A farmer works beneath a shea tree on a dry agricultural landscape in Burkina Faso, with scattered trees and sparse vegetation in the background.
Un agriculteur travaille sous un arbre à karité (Vitellaria paradoxa) dans un champ au Burkina Faso. Photo: Susan Onyango / Landscape Alliance
Several women sit beneath a large shea tree in northern Ghana sorting and processing shea nuts in large metal basins.
Des femmes transforment des noix de karité sous un arbre à karité dans le nord du Ghana. Photo: Axel Fassio / Landscape Alliance

Au Ghana, le projet  Ghana Shea Landscape Emission Reductions , mis en œuvre avec l’appui de Landscape Alliance en partenariat avec la Commission forestière du Ghana et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), place les femmes au cœur de la chaîne de valeur du karité.

Ce projet phare, financé à hauteur de 54,5 millions de dollars américains par le Fonds vert pour le climat, vise notamment à  protéger et restaurer les paysages grâce à la plantation de matériel génétique performant de karité et d’autres espèces indigènes ; renforcer les coopératives féminines afin d’attirer davantage d’investissements privés ; améliorer les infrastructures locales de transformation, notamment grâce à des foyers améliorés et des entrepôts, afin d’accroître les capacités de production et les revenus.

L’une des innovations les plus remarquables dans les terres arides concerne une plante que la plupart des agriculteurs considèrent simplement comme une mauvaise herbe. Calotropis procera, objet de recherches de Landscape Alliance, prospère dans certaines des régions les plus arides d’Afrique. Dans certaines zones du Sahel, c’est parfois la seule plante qui survit.

Traditionnellement utilisée comme bois de chauffage ou en médecine populaire, cette plante pourrait également devenir une ressource économique. Des analyses ont montré que les fibres de ses fruits mûrs possèdent des propriétés proches de celles de la soie et pourraient être utilisées dans l’industrie textile, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle culture de rente.

En Afrique australe, le projet Zambia for agroforestry, biodiversity and climate (Z4ABC) de Landscape Alliance intervient dans le corridor Lower Zambezi-Luangwa-Nyika en Zambie. Il vise à accompagner la transformation des systèmes agricoles et alimentaires vers des modèles intelligents face au climat, tout en aidant le pays à atteindre ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

L’une des initiatives les plus originales du projet concerne les champignons. Les chercheurs qui documentent la riche diversité fongique des forêts de Miombo développent des chaînes de valeur fondées sur la nature susceptibles de connecter les communautés forestières aux marchés internationaux et de créer de nouvelles opportunités économiques liées à la biodiversité.

Le mycologue Peter Mortimer anime une activité de renforcement des capacités dans le cadre du projet Z4ABC, dans la province de Muchinga, en Zambie, afin de doter les communautés des compétences nécessaires à la culture des champignons et à l’amélioration de leurs rendements. Photo: Lydia Amanzi / CIFOR-ICRAF

En Inde, Landscape Alliance travaille avec plusieurs partenaires afin de promouvoir la culture du coton biologique dans certaines des régions agricoles les plus arides du pays. Cette initiative développe une production cotonnière régénératrice fondée sur l’agroforesterie autour de quatre piliers : la viabilité économique, la durabilité écologique, la restauration des corridors écologiques et l’autonomisation des agriculteurs.

Le projet Regenerative agriculture with cotton-based agroforestry, vise à développer des systèmes agroforestiers à base de coton capables d’améliorer simultanément les résultats économiques, écologiques et nutritionnels.

Depuis des siècles, les communautés vivant sur les terres arides gèrent durablement ces paysages. Elles ont accumulé des connaissances précieuses sur les risques, la variabilité climatique et la résilience, que la science moderne commence seulement à apprécier pleinement. 

La véritable question est désormais de savoir si les politiques publiques et les systèmes financiers internationaux sauront rattraper ce retard et considérer enfin les terres arides non plus comme des marges improductives, mais comme ce qu’elles sont réellement : des écosystèmes essentiels, productifs et riches en carbone.

« Nous devons mettre en avant leur potentiel », rappelle Bourne.

Au regard de tout ce que ces paysages apportent discrètement au monde, cette conversation aurait dû commencer depuis longtemps.