Le phénomène El Niño est de retour. Ce cycle climatique récurrent, caractérisé par un réchauffement inhabituel des eaux du Pacifique tropical, survient généralement tous les deux à sept ans et perturbe les régimes de précipitations ainsi que les températures à l’échelle mondiale. Cette année, il devrait se renforcer dans les mois à venir, ravivant les inquiétudes quant au risque d’incendies dans l’ensemble du bassin amazonien.
Les souvenirs de la crise des incendies de 2023-2024, marquée par une sécheresse extrême et des feux d’une ampleur exceptionnelle, restent encore très présents dans une région de plus en plus vulnérable aux effets combinés du changement climatique et de la dégradation des forêts.
Dans ce biome forestier humide, où les feux d’origine naturelle sont rares, les incendies de forêt représentent une menace croissante pour le climat, la santé humaine, les moyens de subsistance des populations et l’intégrité des écosystèmes. Pourtant, une gestion efficace de ce risque suppose avant tout une meilleure compréhension du rôle du feu.
Pour de nombreux peuples autochtones et communautés locales de l’Amazonie — notamment les communautés traditionnelles, agricoles et riveraines — le feu fait partie intégrante des systèmes de connaissance, des pratiques agricoles, de la gestion des territoires et des traditions culturelles transmises de génération en génération. Il est utilisé pour préparer les petites parcelles agricoles, mais aussi dans les activités domestiques, cérémonielles et de subsistance. Le feu est profondément ancré dans la vie des communautés.
La véritable question est donc la suivante : comment mieux gérer le feu ?
C’est précisément à cette question que s’est intéressé FUTERRA (Fire and Territory: Traditional Knowledge for Fire Management in the Amazon), un projet piloté par Landscape Alliance dans le cadre du Global Fire Management Hub. À travers l’analyse d’initiatives menées en Bolivie, au Brésil et au Pérou, ainsi que des ateliers et des échanges organisés à l’échelle régionale, FUTERRA a étudié comment renforcer la gestion des incendies en s’appuyant davantage sur la prévention et sur les connaissances des populations qui vivent au cœur de ces territoires.
De la lutte contre les incendies à une véritable gouvernance du feu
Dans l’ensemble de la région, les politiques publiques en matière de gestion des incendies se sont longtemps concentrées sur la lutte contre les feux : détecter les départs d’incendie, mobiliser les brigades et les éteindre. Cette réponse demeure indispensable lorsque les flammes menacent les populations, les forêts ou les infrastructures. Toutefois, à elle seule, elle ne suffit pas. Elle doit impérativement s’accompagner de mesures de prévention.
La Gestion intégrée des incendies (IFM) propose une approche différente. Plutôt que de considérer le feu uniquement comme une situation d’urgence, elle l’aborde comme une composante des réalités écologiques et sociales des territoires. Cette approche repose sur des interventions avant, pendant et après les incendies, grâce à la prévention, à l’utilisation planifiée du feu, à une réponse rapide, à la restauration des écosystèmes et au renforcement des capacités des acteurs locaux.
L’objectif est de distinguer les incendies de forêt des pratiques traditionnelles ou des brûlages contrôlés qui participent à la gestion des territoires, tout en empêchant les usages incontrôlés du feu.
Cette distinction est essentielle pour l’élaboration des politiques publiques. Lorsque les législations assimilent toutes les utilisations du feu à une menace, elles risquent d’affaiblir les efforts de prévention, de rendre invisibles les pratiques traditionnelles et de compromettre la collaboration avec les populations qui connaissent le mieux leurs territoires.
Ce que les communautés savent déjà
À travers le bassin amazonien, les communautés ont développé leurs propres systèmes de gestion du feu : des calendriers de brûlage adaptés aux saisons, l’observation des vents et de l’humidité, la gestion en mosaïque des paysages, le choix du moment de la journée le plus approprié, le contrôle collectif des opérations et la transmission intergénérationnelle des savoirs.
Ces pratiques ne sont pas improvisées. Elles répondent à des réalités écologiques, sociales et culturelles propres à chaque territoire. Dans certains contextes, les brûlages traditionnels de faible intensité contribuent à réduire l’accumulation de biomasse sèche, à maintenir la diversité des paysages et à empêcher que de petits foyers ne se transforment en incendies de grande ampleur. Dans d’autres, ils sont indissociables de l’agriculture familiale, de la sécurité alimentaire et de la préservation des traditions culturelles.
Les difficultés apparaissent lorsque ces pratiques sont mises en œuvre dans des conditions climatiques de plus en plus extrêmes, sans accompagnement technique, sans coordination institutionnelle ou sous la pression de contraintes économiques qui poussent les communautés à pratiquer les brûlages à des périodes où les risques sont les plus élevés.
Les recherches menées dans le cadre de FUTERRA soulignent que l’intégration des savoirs autochtones et communautaires constitue un élément stratégique de la Gestion intégrée des incendies (IFM). Sans la participation active de celles et ceux qui connaissent et habitent ces territoires, il est difficile de mettre en place une prévention réellement efficace.
Dans le bassin du fleuve Ene, au Pérou, des membres de la communauté asháninka et des brigades locales se forment à la prévention et à la lutte contre les incendies de forêt dans le cadre de la stratégie PAAMARI. Photo by CARE.
Les enseignements de trois pays
Du bassin du fleuve Ene, dans l’Amazonie péruvienne, jusqu’à la forêt sèche chiquitana en Bolivie, les expériences documentées dans le cadre de FUTERRA montrent que la Gestion intégrée des incendies (IFM) s’enracine progressivement dans toute la région et produit déjà des résultats concrets.
En Bolivie, les programmes communautaires de gestion des incendies associent des calendriers participatifs de brûlage, des brigades locales, des systèmes d’alerte, la cartographie communautaire et une coordination étroite avec les gouvernements infranationaux. Cette approche a permis de renforcer les capacités des communautés à prévenir les incendies et à intervenir rapidement lorsqu’ils se déclarent.
Au Brésil, les brigades autochtones, soutenues par les politiques fédérales, ont permis de consolider un modèle de cogestion entre les institutions environnementales et les peuples autochtones. L’allongement de la durée des contrats des membres des brigades a favorisé un travail de prévention tout au long de l’année, dépassant ainsi une approche exclusivement axée sur les situations d’urgence.
Au Pérou, l’initiative PAAMARI, portée par les communautés asháninkas de l’Amazonie centrale, combine les savoirs ancestraux, le suivi satellitaire, la surveillance assurée par les peuples autochtones et la restauration écologique afin de réduire les risques d’incendie et de renforcer la gouvernance territoriale.
Bien que ces expériences répondent à des contextes différents, elles reposent toutes sur un même principe : la prévention est plus efficace lorsqu’elle est construite à partir des territoires. Les initiatives analysées dans le cadre du projet démontrent également que la combinaison des savoirs traditionnels, des technologies accessibles et des politiques publiques permet de renforcer la gouvernance, d’améliorer les capacités opérationnelles dans les zones reculées et d’apporter des réponses aux incendies plus légitimes et plus durables.
Quatre priorités pour une Amazonie plus résiliente
Malgré ces avancées, d’importants obstacles freinent encore la généralisation de la Gestion intégrée des incendies (IFM) à l’échelle de l’Amazonie. Parmi eux figurent des cadres juridiques restrictifs, un financement insuffisant, la fragmentation des institutions et la faible participation des acteurs territoriaux aux processus de décision.
Le risque d’incendie demeure également élevé et dépasse les frontières nationales. Si le nombre de feux a diminué en 2025 par rapport aux niveaux records enregistrés en 2024, la vulnérabilité structurelle de la région reste préoccupante.
Les travaux de FUTERRA mettent en évidence quatre priorités pour renforcer durablement la résilience de l’Amazonie :
- Reconnaître les usages culturels du feu. Intégrer les savoirs ancestraux et les pratiques traditionnelles dans les politiques et les programmes, tout en distinguant clairement les incendies de forêt, les brûlages dirigés et les usages culturels du feu.
- Renforcer la gestion au niveau des territoires. Encourager la planification participative, soutenir les brigades locales et associer les connaissances traditionnelles aux systèmes de suivi et aux dispositifs d’alerte précoce adaptés à chaque contexte.
- Investir dans la prévention, pas uniquement dans les situations d’urgence. Garantir un financement pérenne pour les actions de prévention, la restauration écologique et le renforcement des capacités des communautés, plutôt que de concentrer les ressources uniquement sur la réponse aux catastrophes.
- Promouvoir la coopération à l’échelle de l’Amazonie. Renforcer la coordination entre les pays, les communautés, les institutions et les organisations grâce à des systèmes de suivi interopérables, au partage des informations et à une prise de décision concertée.
L’Amazonie dispose aujourd’hui d’une occasion unique de passer d’une gestion fondée sur les crises saisonnières à une véritable gouvernance intégrée du feu, capable de réunir les savoirs traditionnels, les communautés, les institutions et les outils techniques autour d’un objectif commun : mieux vivre avec le feu afin d’en réduire les risques.
Sans cette évolution, la dégradation des forêts et les autres pressions qui s’exercent sur les écosystèmes forestiers continueront de créer les conditions propices à de nouvelles crises.








